Callac-de-Bretagne

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La Paysannerie bretonne après la Grande Guerre.

Introduction.

"La paysannerie constitue bien un enjeu fondamental des affrontements politiques qui traversent la Bretagne. Cette situation prend encore plus d’acuité au lendemain de la Première Guerre mondiale, lorsque l’intégration de la région dans l’espace national s’accélère tant sur le plan économique que culturel. Forte du « prix du sang » payé durant la guerre, la paysannerie bretonne sort du conflit avec une perception accrue de son identité et de sa place dans la nation. Le décloisonnement socio-culturel qu’elle a vécu à cette occasion entraîne notamment une volonté d’améliorer ses conditions de vie. L’affirmation des aspirations paysannes s’impose désormais comme une donnée majeure dans la société bretonne. Déjà observable dans les nombreux achats de terres rendus possibles par la relative prospérité des années 1920, la montée des préoccupations économiques au sein de la paysannerie se remarque également dans le développement des structures syndicales et mutualistes qui l’accompagne..."

(Extrait de Ruralia- Bensoussan, David, 2005. Analyse du dorgerisme.)

L'article que nous publions ci-dessous, avec l'aimable autorisation du responsable de la Revue "Pays d'Argoat", Jean Paul Rolland, est un survol authentique des conditions de la paysannerie bretonne de l'Argoat profond, dans les années qui ont précédées et suivies la dernière guerre. C'est donc une image de cette société rurale à jamais disparue, images qui rappelleront aux derniers anciens encore vivants aujourd'hui, les souvenirs d'une vie d'entraide, de labeurs et de joie de vivre...

Source : Pays d'Argoat, Revue d'Histoire et d'Archéologie des cantons d'Argoat- N° 42- 2ème semestre 2004, pages23 à34.


Victor LE TERTRE, un homme,
                                         un vrai paysan breton,

                                                                  passionné des chevaux...



Victor Le Tertre, aîné d'une famille de sept enfants, est né à Kerellec en Callac, le 17 janvier 1924. Il fréquenta l'école de Callac de l'âge de six ans et demi jusqu'à l'obtention du Certificat d'Etudes Primaires à treize ans ; une enfance, somme toute, pas très différente des enfants de son âge, ni dans la pauvreté, ni dans l'opulence. Il s'est marié, le 8 juin 1946.
" En début d’année scolaire, on m'achetait un costume de velours et lorsque je revenais de l'école, le soir ou les jeudis, je revêtais celui de l'année passée afin de préserver le neuf pour qu'il reste le plus longtemps possible soigné. Ma grand-mère me tricotait des chaussettes et une camisole, en laine de mouton, qui me préservaient du froid. Le 7 juin 1937, j'ai passé le Certificat d'Etudes Primaires à Callac où toutes les écoles du canton se rassemblaient. Il fallait se présenter pour huit heures, heure à laquelle on procédait à l'appel. La table qui nous était attribuée portait notre nom. On commençait par une dictée, puis deux problèmes, ensuite une rédaction et pour finir un dessin. Les classes étaient surveillées par les instituteurs ou institutrices des communes du canton. A midi, il était à nouveau procédé à l'appel et celui qui n'était pas nommé, était recalé (rasket). Beaucoup d'élèves qui avaient échoués au certificat, ne revenaient pas l'année suivante, ils rentraient directement dans la vie active Les enfants de parents aisés allaient dans le secondaire à Guingamp ou Morlaix, mais à quelques exceptions près, ceux des campagnes allaient au travail. On m'avait dit : " tu iras à l'école jusqu'à ton certificat et si tu l'as, on t'achètera une bicyclette ". Après l'école, j'ai constamment lu car le maître d'école nous avait bien dit : " lisez toujours un peu afin de ne pas oublier ".

A treize ans, je suis resté à la ferme. Je me suis passionné pour les chevaux. Je conduisais, déjà, seul, un attelage de quatre chevaux attelés à une charretée de fumier par les chemins creux qui étaient de vraies fondrières, tellement que l'hiver, les pies des vaches touchaient la boue ! Mais on s'arrangeait pour les pacager non loin de l'étable, le plus souvent dans les champs où poussait de la lande (étendue de terre où ne croissent que certaines plantes sauvages - ajonc, bruyère, fougère, genêt...). Les chevaux étaient nourris principalement d'ajonc haché, ou de betteraves coupées au couteau, et d'un peu de foin. Parfois on gardait à l'étable des bêtes à engraisser afin de les vendre un bon prix. On les nourrissait comme les cochons : on cuisait du blé ou de l'orge concassé, des pommes de terre et des rutabagas. Dans les fermes, on semait particulièrement de l’avoine, du seigle et du blé noir dans les terres pauvres. L'ajonc a longtemps constitué la nourriture des chevaux, il était semé au même titre que les autres plantes. Exploitable au bout de deux ans ; c'était une nourriture abondante qui ne nécessitait pas d'apports extérieurs, ni de travail supplémentaire. Au bout de quatorze ou quinze ans, la fougère commençait à prendre le dessus, le sol était épuisé, il fallait le " refaire ". Les pieds d'ajonc étaient coupés à la faucille (falz troha lann), on s'en servait comme bois de chauffage. Puis, avec un attelage de six chevaux et un araire spécial (arar devonterez), on arrachait ou coupait les racines. On affûtait, une ou deux fois par jour, les socs afin de faire du bon travail et faciliter le travail des chevaux. On refaisait ces champs d'ajonc au mois de mars, avec un attelage de six chevaux et deux conducteurs : un à l'attelage avant et l'autre à l'attelage arrière. Deux personnes manœuvraient l'araire : en particulier au bout du champ : une personne était préposée à désengager le soc de souches coincées, avec un crochet (was harpon), l'autre manœuvrait l'araire. On laissait la terre pourrir un bon mois, on ramassait les souches et les cailloux après avoir passé la herse (oged) puis le cultivateur (diaoul). À la fin mai, sans  mettre de fumier, on semait du blé noir ou des rutabagas pour nettoyer la terre. Dans les petites fermes qui ne disposaient pas de beaucoup de chevaux, on défonçait la terre à l'aide d'une large tranche (ar war).
Les journées de travail duraient de 10 à 12 heures et l'été de 14 à 15 heures. Le matin, à 6 heures, j'allais chercher du trèfle pour les bêtes : une charretée pour les chevaux et une autre pour les vaches. Dès le mois de mars, je coupais de l'herbe tendre dans les prés sur source, que je mélangeais ensuite avec de l'ajonc : l'herbe adoucissait cet ajonc haché qui, à la sortie de l'hiver, après avoir subi le gel, était coriace. Dès 1930, j'avais fait l'acquisition d'un moteur à essence Japy pour faire tourner le broyeur d'ajonc ; les lames du broyeur étaient affûtées toutes les semaines à la pierre à aiguiser ou la lime si elles étaient trop esquintées On obtenait cette herbe tendre et drue dans des prés bien orientés et abrités, en laissant l'eau de source couler sur la prairie par le biais de rigoles que l'on obstruait alternativement. Ces rigoles étaient refaites régulièrement avec une faux spéciale (falc'hprat) que l'on faisait confectionner par le forgeron, avec une vieille faux. Je n'avais évidemment pas de bottines pour ce travail ; uniquement des sabots de bois garnis de paille que je devais changer lorsque je rentrai à la maison pour ne pas rester les pieds mouillés. Le pire avec les sabots de bois (botou koad) était lorsque l'on travaillait dans des parcelles où la terre était mouillée et glaiseuse. La glaise s'accrochait au bois, parfois rentrait à l'intérieur, les sabots s'alourdissaient de moitié : la marche devenait maladroite et pénible, et, occasionnellement le cheval marchait dessus et l'éclatait malgré la frette qui maintenait le coup de pied !
Après l'herbe, à la mi-avril. Je commençais à couper du seigle (segal) vert que je mélangeais à l'ajonc. pendant environ trois semaines à un mois, ensuite commençait l'épiaison ainsi il devenait trop dur. Pour remplacer ce seigle coupé, on semait des pommes de terre. Puis venait le trèfle rouge (melchon ruz) que parfois on avait semé avec le seigle. Ce trèfle (blanc ou rouge) précoce et retard était une excellente nourriture pour les animaux ; le trèfle rouge retard durait jusqu'à la mi-juin puis lui succédait le trèfle violet que l'on coupait jusqu'aux environs de la foire de Bulat car, lorsque venaient les premières gelées. il noircissait. Après la récolte, on passait le cultivateur ensuite la herse. On ne labourait pas très profond, les outils ne le permettaient pas. Dans les petites fermes. on n'attelait que deux chevaux sur les outils par contre. dans les grandes fermes. où les champs étaient plus grands, trois à quatre chevaux étaient couramment utilisés sur les charrues pour retourner la terre. Il fallait compter une journée pour labourer un demi hectare d'où l'expression en breton (ar devezh arat). Après l'arrachage des pommes de terre et des betteraves. on semait le blé d'hiver. L'avoine était semée dans les huit premiers jours de novembre.
La fenaison et la moisson étaient coupées à la faucheuse. Dans les prés humides, la solidarité inter-villageoise existait vraiment. Il n'était pas rare de voir jusqu'à une vingtaine de faucheurs. de tout âge, dans certains grands prés. Dès l'âge de 14-15 ans. je faisais partie de ces groupes. Ces journées étaient très éprouvantes pour les corps car une certaine émulation existait entre les personnes et il ne fallait pas perdre la face ! Les faucheurs tenaient à avoir une bonne faux bien aiguisée sinon ils étaient obligés de " forcer " ; ils s'appliquaient à la battre (ipilatti) pour avoir le meilleur tranchant et de temps à temps, il levait le dos pour passer la pierre à affûter (mein lemma) pour lui refaire son fil. La journée commençait à 7 heures du matin, directement dans le pré, puis vers 9 heures 30, la maîtresse de maison apportait le casse- croûte, parfois en charrette lorsque le pré était loin de la maison. Inutile de vous dire que les ouvriers étaient à ce moment-là en appétit ! Il n'y avait pas beaucoup de taupinières dans ces prés, on les retrouvait plus dans les champs (foenn tirien) où l'herbe était plus rase, " l'herbe rousse " comme disaient les anciens. Les prés avaient un fond humide ce qui facilitait la coupe. Cependant, lorsqu'un novice ou un faucheur prenait une bande trop large et que la faux ne prenait pas le foin à la base, cela se voyait.
Lorsque l'herbe était coupée, les femmes intervenaient pour faner afin de faciliter le séchage (direstan). Quand l'herbe était devenue foin, elles le mettaient en andains (rodelli) puis en tas, et parfois le déplaçaient : si la zone était trop humide. Quand le temps menaçait, on ramassait le foin directement sans le mettre en tas, le travail était plus pénible pour celui qui chargeait et celui qui faisait la charretée car le foin n'était pas compact. A la maison, deux hommes d'expérience étaient préposés à l'édification de la meule de foin afin de s'assurer que l'eau de pluie ne pénètre pas dedans. Le fermier avait auparavant constitué l'emplacement, souvent bien abrité des vents dominants derrière de grands arbres, en disposant des traverses de bois recouvertes de fagots (zigen). A l'automne, il la recouvrait de paille ou mieux avec du carex (hesk) vert qu'il faisait tenir avec des branches de saule liées les unes aux autres. De même que les maisons étaient souvent protégées du vent dominant et de la pluie par de grands ifs"[1] (10 à 15 mètres de haut) (ivin). Souvent quand je retournais la terre aux abords du village, la charrue rencontrait les racines d'ormes (tilh) ou de frênes (onn), les chevaux s’arrêtaient, mais parfois, le soc cassait !
La moisson (eost) était aussi un moment intense dans la vie de la ferme. On faisait le tour du champ à la faux, puis on disposait les javelles (dramm) le long du talus. La faucheuse (troc'herez) entrait ensuite en action : certaines grandes fermes disposaient de faucheuse lieuse (lieuz). Après la seconde guerre mondiale, cette machine était présente dans beaucoup de fermes, elle a perduré une quinzaine d'années puis la relève a été faite par la moissonneuse batteuse. On ne traitait pas le blé comme de nos jours : on enlevait d'abord, à la main, les chardons et le rumex. Ainsi, les terres n'étaient pas aussi " sales " que maintenant. Deux personnes sur la faucheuse : un conduisait les chevaux, l'autre, avec une perche de bois. relevait, si nécessaire, les épis, et, avec un dispositif mécanique. il constituait les javelles. Plusieurs personnes liaient les javelles (veuskenn), elles les mettaient en moyettes afin de faciliter le séchage, pendant une petite semaine. Puis les charroyaient vers l'aire à battre où on constituait la meule (oustel). Bien souvent nous étions tributaires du climat, comme en 1946, où il a fallu défaire les gerbes afin de faire sécher la paille - dans certains endroits le blé avait commencé à germer tellement que les gerbes s'accrochaient les unes aux autres! On avait eu de la misère cette année-là ! Ceux qui avaient réussi à battre leur moisson, se devaient. encore. de remuer, tous les jours, le grain sur les greniers, pour qu'il ne s'échauffe pas et ne devienne incomestible.
Les battages se faisaient d'abord dans les petites fermes qui souvent, n'avaient que trois ou quatre hectares de moisson : les grandes fermes avaient de huit à dix hectares, en particulier quatre à cinq hectares d'avoine pour nourrir les chevaux. Ces journées n'étaient pas très dures car il y avait beaucoup de monde. On se retrouvait entre vingt et vingt-cinq personnes du village ou des alentours. Avant la seconde guerre mondiale. les batteuses (dornerez) que l'on utilisait étaient fréquemment de marque Gelard fabriquées à Guingamp, elles étaient mues par des moteurs à essence : ensuite après-guerre, on les faisait fonctionner avec des tracteurs Société Française ou " Vandœuvre " dans les environs de Callac. Les villages, groupés par quatre ou cinq, s'entraidaient. Ces journées devenaient rapidement de grands moments de convivialité et de divertissement favorisés et souvent grisés par l'absorption, dans les grandes fermes, d'une barrique de cidre ! Il arrivait parfois qu'il y avait mésentente ou trouble entre quelques familles ainsi on voyait se former une autre équipe dans le village. Ces équipes formées comprenaient fréquemment de jeunes gens, garçons et filles. Ces rencontres donnaient lieu à des aventures sentimentales ou parfois des liaisons plus sérieuses. Les femmes approchaient les gerbes sur la meule, coupaient les liens, surveillaient le remplissage des sacs de grain, ramassaient la balle et les plus expertes, au fourneau, préparaient le repas. Les hommes alimentaient la batteuse. portaient le grain au grenier, la paille (plouz) au tas (bern) lorsque la meule était large et haute, un jeune homme souple était désigné pour aller alimenter la machine. Autour de la mécanique, en général le propriétaire du matériel, s'affairait et surveillait le bon fonctionnement. Bien que l'installation soit relativement dangereuse, par manque de protection autour de cette multitude de courroies, je n'ai jamais eu connaissance d'accident. Ceux qui avaient, en fin d'après-midi, abusé de la dive bouteille de cidre, étaient surveillés de près par les autres ouvriers plus raisonnables. Les journées commençaient vers les huit heures ; le chantier, parfois, faisait deux ou trois lieux, les responsables profitaient du déjeuner pour changer de place à la batteuse. Ce n'est pas pour ça que l'équipe restait traîner à table. Parfois le cultivateur allait à la coopérative chercher des sacs de jute, d'une contenance de cent kilos. Lorsqu'ils étaient pleins, on les mettait directement dans une charrette et ils étaient livrés à la coopérative. Le grain était le plus souvent stocké dans le grenier de la maison.

La balle d'avoine, propulsée le plus loin possible de la batteuse, était ramassée et servait à regarnir les matelas pour l'hiver. Des gens de la ville venaient souvent s'approvisionner de cette balle. Celle qui tombait le plus près de la machine, était conservée dans un appentis, afin de la ventiler et de récupérer les graines qui avaient échappées à la mécanique. La balle de blé était également ramassée : on la donnait à manger, sur les betteraves, aux bêtes. On ne perdait rien, les résidus étaient étalés dans les prés afin qu'ils pourrissent ; ainsi les champs restaient relativement propres.
L'hiver, on organisait des journées pour faire des fagots. L'ouvrier se devait de trouver les liens, lui-même, environ une centaine pour une journée. Il les choisissait de préférence dans les buissons de noisetiers, de deux ans d'âge, de la grosseur d'un pouce, et, les mettait à l'abri des regards pour de ne pas se les faire voler. On coupait de vieilles souches sur les talus avec une hache : pour les plus grosses, on utilisait le passe partout (harpon). En fait, lorsque l'on était fermier, on n'avait le droit de couper que le bois qui avait repoussé en neuf ans, c'est-à-dire en un bail de fermage. Par contre tous les ans, à la faucille, on coupait les ronces et la fougère (divac'harezh) sur les talus afin d'en faire de la litière.
Dans les grandes fermes, il y avait un journalier payé ; sa femme restait à la maison, elle élevait une ou deux vaches et engraissait un cochon. Dans les fermes, les personnes les moins valides, restaient soigner les bêtes. Tous les jours, il fallait enlever le fumier dans les étables et les écuries, mettre de la nourriture dans les mangeoires et du foin dans les râteliers, tirer de l'eau du puits pour les abreuver...

Dans les champs, le travail ne manquait pas non plus, on mettait beaucoup de pommes de terre pour nourrir les cochons, et des rutabagas, des betteraves qu'il fallait éclaircir et biner. Même les enfants contribuaient à la vie de la ferme, en particulier à la garde des vaches. Certaines familles nombreuses envoyaient quelques enfants, pour leur nourriture et un petit pourboire, comme pâtre (paotr saout) dans des fermes plus aisées. Les enfants étaient également sollicités le jour du concours pour tenir la bride des juments et des pouliches. De là, souvent, naissait l'affection des hommes pour les chevaux. Les petites fermes faisaient paître leurs vaches sur le bord des routes ou sur les issues communales. Quant aux chevaux, ils avaient droit à plus d'égard et de considération ; on leur donnait à manger à l'écurie ou alors ils avaient un champ à eux seuls. On les entravait pour qu'ils ne s'échappent pas et qu'ils soient, toujours à proximité.
J'ai commencé très jeune à conduire les chevaux. Tout d'abord, à faire des rangs et buter les pommes de terre. préparer la terre à recevoir des betteraves, à conduire la faucheuse... Il est vrai que les chevaux étaient dociles parce qu'attelés tous les jours. On commençait à les atteler à l'âge de dix-huit mois, soit avec leur mère ou avec un ou une autre qui avait l'habitude. A deux ans, on les attelait dans les brancards de la charrette en particulier lorsqu'il y avait le charroi du fumier destiné aux légumes. Dans l'ensemble, les chevaux étaient doux et obéissants : je n'ai connu qu'une seule personne qui avait coutume d'en avoir de méchants parce qu'il les achetait à bas prix. Il les employait principalement pour les charrois de cailloux lors de la réfection des routes. Pour les entraver, il était obligé de prendre une fourche pour les maîtriser. Dans certaines fermes. les chevaux ne toléraient que les personnes de leur entourage. Les gens qui gravitaient autour des chevaux étaient rarement pris au dépourvu. ils connaissaient bien la race chevaline, il fallait se méfier de se faire mordre, les ruades étaient exceptionnelles. A l'exception, lorsqu'une jument avait pouliné, il ne fallait pas aller autour d'elle, le poulain était suffisamment autonome pour aller téter. Par contre, elle se laissait approcher lorsqu'elle ou le poulain étaient malades. Les étalons, d'ordinaire, étaient plus faciles d'accès.

Le bourrelier, tous les ans. venait dans les fermes, passer les harnais en révision. Selon l'importance des fermes il demeurait deux, trois ou huit jours. Certaines fermes lorsqu'elles tuaient une bête à cornes, faisaient tanner à façon la peau dans les tanneries Le Brun ou Guillou de Callac afin de disposer de cuir pour la réparation des harnais.

Evidemment, j'ai beaucoup pratiqué avec les chevaux et dormi avec eux dans l'écurie dans l'attente des poulinages. Après avoir attendu onze mois un poulain, on ne laissait jamais une jument sans surveillance. En dix minutes, elle pouvait faire son petit qui pouvait mourir étouffé dans son placenta (gwele). Ainsi l'année pouvait être perdue, pour quelques minutes d'inattention. On s’arrangeait pour mettre la jument dans une position adéquate et surtout qu'elle ne puisse se mettre de travers. Beaucoup d'efforts lui étaient nécessaire pour expulser le poulain. Il m'est arrivé de voir une jument qui ne pouvait faire son poulain. le petit et la mère mourraient. A Callac, il n'y avait qu'un seul vétérinaire, Mariette, une vraie force de la nature, qui assumait sa fonction souvent au-delà du canton. Dans les fermes, on ne le sollicitait qu'en cas d'extrême nécessité car l'argent faisait défaut. Mais à la saison des poulinages, en particulier de mars à mai, il ne dormait pas souvent dans son lit. On le prévenait comme on pouvait, le téléphone n'était pas monnaie courante, on se rendait à son domicile à bicyclette, on avisait sa femme et ensuite il arrivait avec son automobile. Parfois il était obligé de laisser sa voiture à une bonne distance de la ferme, venir à pied, tellement le chemin était impraticable. Quand le poulinage se passait mal, il sauvait la jument, coupait le poulain dans le ventre de sa mère, morceaux par morceaux. Pour les vaches, il procédait de même.

Les juments étaient conduites au mâle à la station des haras à Callac, mais, dans certaines fermes, il y avait également des étalons approuvés et encartés (carte rose) afin de les différencier de ceux de Lamballe. Les haras ont été institués pour mieux contrôler la race chevaline et ainsi concurrencer le privé. Ceux de Callac ont été créés en 1903, dans la cour " Pierre Ogès " (aujourd'hui la cour du bar des sports). Au début, les cultivateurs étaient assez réticents à s'y rendre. Après la guerre 1914-18, dans les années 1920-23, les cultivateurs avaient pris l'habitude d'y venir avec leurs juments (on en a compté jusqu'à 1500-1600, de tout le canton), les faire saillir par les 7 ou 8 étalons disponibles. Les haras de Callac avaient une très bonne réputation dans toute la Bretagne, en particulier les saillis des étalons Vermouth (1924), Ufry, Naous (1938) [2], Combien, Lunatic, Calbanum....Puis en 1920, les haras se sont déplacés dans l'ancienne caserne de la gendarmerie (maintenant remplacée par des HLM en bas de la rue de l'Allée). Les haras actuels ont été construits en 1958.

J'ai fréquenté beaucoup de foires aux chevaux dès mon plus jeune âge. Les foires se déroulaient à :
-    Callac : le troisième jeudi de février, la première ; puis tous les trois mois.
-   Carhaix : le 13 mars, était une des plus grandes du secteur, ainsi que le lendemain de la Toussaint      (foar hanter wares).
-    Loguivy-Plougras : la foire de St Emillion à Pâques.
-    Park ar Mest en Pont Melvez : le lendemain du jeudi de l'Ascension.
-    au Ménez Bré : le 17 juin, les 2 et 3 août puis au commencement d'octobre.
-    Bulat : le lundi après le deuxième dimanche de septembre.
-   Kérien : le 23 octobre, elle avait moins de notoriété car moins vieille[3].
-   Guingamp : la veille de Noël ainsi que la fête des Rameaux.
de Bod à Rostrenen : le premier mardi de décembre [4] que l'on appelait également la foire de la dernière chance (celle de vendre un bon prix son poulain de l’année).

Toutes ces foires avaient leurs spécificités, tant dans la qualité des animaux présentés, que l'origine des maquignons ou de la destination des bêtes. Ainsi à Carhaix, la foire se déroulait autour de l'église. Deux ou trois jours avant, des maquignons de toute la France [5] arrivaient en prospection. Ceux qui avaient des bêtes à vendre. le faisaient savoir aux hôteliers pour qu'ils répercutent l'information et indiquent les adresses des fermes. Ces acheteurs essayaient de faire affaire au départ de la ferme, souvent en minimisant le prix d'achat, mais c'était sans compter sur la sagacité des vendeurs qui fréquentaient habituellement les foires environnantes et connaissaient les prix pratiqués. Ainsi. le 13 mars, on pouvait trouver, plus spécifiquement, des étalons qui n'avaient plus droit de faire la monte, reconnaissables à la lettre " R [6] tatouée sur le cou après avoir été approuvés par une commission de réforme. Ils étaient pour la plupart castrés et étaient souvent acquis pour aller travailler dans les plaines du bassin parisien. On trouvait également des poulains qui n'avaient pas trouvé preneur l'année passée et qui avaient été engraissés tout l'hiver. Ces chevaux vendus étaient expédiés dans toute la France par wagons à la gare.

A Callac, venaient, plus particulièrement. des marchands de chevaux du Léon, en particulier de Landivisiau.

Je suis allé à la foire du Ménez Bré pour la première fois à l'âge de quatorze ans. J'avais deux pouliches attachées à l'arrière du char à bancs et un étalon castré dans les brancards. J'étais parti de Callac vers les trois heures, trois heures et demie du matin. pour parcourir les vingt-cinq kilomètres et arriver à une bonne heure, là-haut sur la colline. La foire commençait vers les dix heures. Mais à deux ou trois kilomètres de la foire. les marchands étaient déjà sur la route, à flairer la bonne affaire. Ce jour-là. J’ai vendu mes pouliches et l'étalon. Il m’a fallu trouver une personne des environs de Callac, qui rentrait chezlui avec sa jument, pour me ramener mon char à banc !
La veille de la foire, ces maquignons étaient également dans les campagnes environnantes, ils essayaient d'embobiner quelques-uns ou de faire leur choix : c'était leur métier ! Evidemment sur le foirail, il y avait toutes sortes de chevaux. Ceux qui étaient destinés au travail, les marchands exigeaient qu'on les attelle afin de voir les réactions de l'animal ; ils faisaient aussi signer, au vendeur, un document sur lequel il était mentionné : " franc de collier et doux de l'homme ". Comme à Pont Melvez, à Park ar Mest, il y avait une ferme, la Commanderie, où tu payais, 20 sous, et on te prêtait des harnais et une charrette. On serrait le frein pour voir si les chevaux répondaient aux ordres. La foire, pour treize heures trente-quatorze heures, était terminée. Les marchands, comme Combot, Yves Hélary, avaient acheté les chevaux dont ils avaient besoin en premier choix ; il ne restait plus que les petits trafiquants qui achetaient avec des personnes qui avaient vraiment nécessité de vendre, souvent à petit prix. Ces bêtes étaient appelées : " petite moyenne ". La négociation des chevaux, dans le bruit, les engueulades bonne enfant, était scellée par des frappes vigoureuses dans les mains. Ces grands marchands étaient de fins connaisseurs, ils avaient du métier et connaissaient bien les chevaux sous tous rapports, ils ne tardaient pas à découvrir un vice caché. Les chevaux étaient évacués par les finistériens, en camions de transport Miossec de Landivisiau, il faisait deux voyages dans la journée. Les autres partaient à pied, en convoi, les uns accrochés aux autres par la queue et le licol, par des conducteurs qui ne faisaient que cela (toucher kezeg), soit jusqu'aux gares ferroviaires de Guingamp ou de Belle Isle-Bégard. Sur le foirail, on trouvait également des personnes qui faisaient métier de la castration des étalons, suite à une vente.
Au mois d'Août, il y avait déjà des poulains dès le troisième jeudi d'Août à Callac ; les petits fermiers proposaient déjà des poulains de l'année qu'ils voulaient vendre impérativement. Un poulain était sevré au bout de six mois : par manque d'espace dans les bâtiments de ces petites fermes, on ne pouvait pas le garder d'une part et d'autre part, en le vendant, on disposait d'une certaine somme d'argent qui contribuait à payer la St Michel. Les juments perdaient assez vite leur lait, les poulains ainsi sevrés allaient dans les fermes qui savaient comment faire pour les élever. La foire de Bulat également, était l'occasion de vendre ces poulains : la dernière étant celle de Bod à Rostrenen, sinon il fallait les ramener à la ferme et les nourrir en attendant la prochaine foire de Callac ou Carhaix. On les gardait à l'écurie, sans trop les sortir afin qu'ils soient bien gras au sortir de l'hiver en les alimentant en " barbotages ", et les meilleurs avec de l'ajonc et de l'herbe. On les nourrissait le mieux possible, évidemment pour en obtenir un prix supérieur. Les grands maquignons du Finistère[7] connaissaient les bons éleveurs du coin et tentaient souvent de réserver. par des compromis de vente, les poulains, lorsque la saillie avait été faite par un étalon de renom.

Les palefreniers (jusqu'à six) sous les ordres d'un adjudant logeaient dans l'ancienne gendarmerie. Le premier. que j’aie connu, s'appelait Fautrel. Il fut remplacé par Morin qui menait son haras de main de maître. Il pouvait nourrir ses étalons pour rien, pendant cinq ou six semaines, les grands cultivateurs du secteur lui fournissaient du trèfle: mais lorsqu'ils rejoignaient Lamballe, les étalons retrouvaient le régime haras : une ration d'avoine et du foin.

Les cultivateurs aimaient leurs chevaux : c'était leur plus grosse source de revenus lorsqu'il y avait de bons poulains. Pendant la seconde guerre mondiale, un poulain valait autant que sept ou huit vaches, à savoir 30 ou 40000 Francs (anciens). Les poulains n'étaient pas vendus pour la boucherie, à quelques exceptions près. ils étaient sollicités dans beaucoup de pays étrangers.

Lors du concours de pouliches [8](ebeuleuz) de un, deux et trois ans à Callac, au mois de mars. il y avait jusqu'à 120 sujets, évidemment les meilleurs, car il en restait autant dans les fermes. On constituait des pelotons d'une vingtaine de sujets. Dans le premier. se trouvaient les meilleures pouliches, puis dans les autres par ordre de valeur. Au mois d'Août, il y avait un autre concours de poulinières[9] (gazec-eubel) suitées (la mère et son poulain). A ce moment-là, on ne parlait pas de jument suitée, ce n'est qu'après la seconde guerre mondiale que l'on a institué cette situation afin de conserver le maximum de spécimens. La présentation se faisait à côté de l'église et le cercle se faisait sur la place à côté de chez Fercoq. Les concours étaient très prisés, ceux qui pouvaient gagner un prix (une dizaine étaient octroyés) étaient récompensés financièrement. L'élevage des chevaux était un peu comme une
loterie, les éleveurs ne réussissaient pas à tous les coups. Le concours départemental se tenait à St Brieuc, mais il n'y avait pas autant de chevaux que maintenant. On chargeait les chevaux dans les wagons du train Carhaix Guingamp qui était à voie métrique. On les déchargeait à Guingamp puis rechargeait dans un wagon, d'un train à voie normale, qui nous conduisait à St Brieuc où le rassemblement se faisait sur la place Robien. On ne présentait que des pouliches de trois ans : c'était le fleuron des futures poulinières. Elles n'étaient pas à vendre, leur propriétaire les conservait afin d'avoir des poulains à négocier. Le concours régional se déroulait à Lamballe, quelquefois à Hennebont, à Landivisiau ou Pontivy. J'ai eu une jument de trois ans qui fut présentée en 1947 à Pontivy, elle a terminé première après plusieurs péripéties. Astrey était fille de Oustic, en compétition avec une autre jument dénommée Arvel (appartenant à un finistérien influent dans le milieu chevalin). Astrey fut déclarée première, mais, le jury ne pouvant se mettre d'accord ; on convoqua un second jury pour le départager, celui-ci classa Astrey première sous les applaudissements du public et le mécontentement du grand responsable finistérien. Ce n'était pas le tout de concourir, mais parfois une certaine animosité s'établissait entre les éleveurs.

Ce fut toujours un grand plaisir pour moi de travailler près des chevaux. Tous ceux qui aiment les chevaux, savent que cette passion ne s'atténue pas avec les années ! "

Rolland Jean Paul.
Texte établi d'après une émission diffusée par RKB (Radio Kreiz Breizh).
Remerciements à Jean Pierre Guyader qui m'a communiqué l'interview et facilité la traduction en breton de ces quelques mots.

Notes.

[1] L'if avait également la particularité d'absorber les escarbilles sortant des cheminées et ainsi d'éviter de mettre le feu dans les toitures qui ont été longtemps couvertes de chaume. Ces grands ifs ont, malheureusement, failli disparaître en 1997, en toute légalité, à cause de la cupidité de certains hommes ! En 1663, Colbert établit un décret qui ordonna d'associer un if à toute maison en construction, afin de pouvoir disposer de bois lors de la construction de sa Marine. On appelait cela de la politique à long terme !

[2] Un moulage de bronze représente ce cheval, né le 28 mars 1935 en Loire Atlantique de Uvry et Sablet. Ce cheval de trait breton a donné naissance à quelques 800 descendants directs. Acheté à l'âge de 3ans, il fut d'abord affecté au dépôt de Lamballe, puis à la station de Callac. Durant 13 ans de bons et loyaux services, il fut l'étalon le plus réputé de Bretagne et c'est en son honneur que le sculpteur animalier Guyot, après moulage en 1958, érigea sa statue fondue à Paris chez Susse.

[3] Voir N° 38 de Pays d'Argoat. Historique de la foire de Kérien.

[4] On disait que celui qui allait faire la foire de Bod. sans nécessité, était fou. Il est vrai que le temps était fréquemment exécrable !

[5] Depuis le début du 19'me siècle. le monde entier connaît le Postier breton (issu du croisement des juments du Léon avec des étalons Norfolk anglais) L'apogée des exportations se situe dans les années 1900-1940.

[6]  Pour réformé.

[7] On dit, qu'avant-guerre, ils achetaient les chevaux plus chers que les autres. Ils donnaient la moitié du prix le jour de la foire et l'autre moitié après avoir testé l'animal. Les cultivateurs se rendaient ensuite dans le Léon récupérer leur dit Mais souvent ils leur rétorquaient que leur cheval était soit gourmeux (maladie spécifique du cheval caractérisée par une inflammation des voies respiratoires, donnant lieu à la toux, à une forte fièvre, à une abondante sécrétion catarrhale) ou boiteux et ainsi le prix était revu à la baisse. Le docteur Mariette avait mis fin à cette malhonnêteté. : Suite à une transaction de ce type, il se rendit dans le Léon avec le vendeur d'une jument qu'il garantissait sans défaut. Lorsqu'ils arrivèrent chez le maquignon, la jument était gourmeuse ! Muni d'un revolver, Mariette abattit la jument et l'autopsia et trouva dar ses bronches de petites plumes de volaille qui lorsque l'air passait pouvaient faire penser à un cheval gourmeux. Pour le boîtage, il suffisait de mettre un clou un peu de travers dans les chairs.

[8] Jument qui n'est pas encore adulte mais qui n'est plus un poulain jusqu'à l'âge de trois ans où elle se faisait saillir pour la première fois.

[9] Jument poulinière, destinée à la reproduction.


 











     

















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